
Le damier de l’Eixample est la carte de visite de Barcelone. Il n’a pourtant pas été choisi par la ville : le concours municipal de 1859 fut remporté par un autre, et c’est Madrid qui a imposé le plan d’Ildefons Cerdà par décret. Voici ce que ce plan prévoyait, au mètre près, et ce qu’il en reste.

La ville étouffe derrière ses murailles
Dans la première moitié du XIXe siècle, Barcelone est une ville historique repliée sur elle-même, coincée entre la mer et ses murailles. La population augmente sans que la surface bouge, et la capitale catalane devient l’une des villes les plus denses du monde. La promiscuité intra-muros nourrit les épidémies.
Les murailles tombent à partir de 1854. La question devient alors : comment construire la plaine qui sépare Barcelone des villages voisins ? Ildefons Cerdà, ingénieur des ponts et chaussées, l’aborde en hygiéniste. Son projet veut des rues larges, ventilées et ensoleillées, et des conditions de vie comparables pour les riches et pour les pauvres.
Cerdà n’a pas gagné le concours : Madrid a imposé son plan
C’est le point que presque toutes les présentations escamotent, y compris la nôtre pendant quinze ans. En 1859, la municipalité de Barcelone lance son propre concours de projets d’urbanisme. Le vainqueur est l’architecte Antoni Rovira i Trias, dont le plan dessinait une ville en éventail rayonnant depuis la vieille ville.
En parallèle, le gouvernement central de Madrid avait commandé un autre projet à Cerdà. C’est celui-là qui a été retenu, par un décret qui annulait la décision du conseil municipal. La page d’histoire du district de l’Eixample, publiée par la Ville elle-même, le formule sans détour : le plan a été imposé contre le choix de Barcelone. La ville l’a vécu comme un passage en force centraliste.
⚠️ Les dates exactes se contredisent selon les sources. L’approbation par Madrid est située par les uns au 7, par les autres au 9 juin 1859, et le résultat du concours municipal est daté d’avril ou d’octobre de la même année. Un décret royal du 31 mai 1860 autorise ensuite les propriétaires à bâtir selon le plan Cerdà. Nous ne tranchons pas : aucune source consultable ne réconcilie ces dates.
Rovira i Trias n’a pas disparu pour autant. Il a sa place à Gràcia, qu’il a lui-même dessinée, et son monument y tient le plan refusé sur ses genoux.
Ce que le plan prévoyait, au mètre près

Les chiffres du plan sont précis, et ce sont eux qui font sa postérité.
- Îlots de 113,3 mètres de côté. Le carré n’est pas tout à fait un carré : ses quatre angles sont coupés.
- Chanfreins à 45 degrés. Ce sont les xamfrans, qui transforment chaque carrefour en une petite place. La Ville donne 20 mètres pour le pan coupé ; d’autres sources écrivent 15. Nous retenons le chiffre municipal en signalant le désaccord.
- Rues de 20 mètres pour la trame ordinaire, 30 et 60 mètres pour les voies majeures.
- Trois axes traversent le damier en diagonale ou en longueur : l’Avinguda Diagonal, la Gran Via de les Corts Catalanes et la Meridiana.
- Un arbre tous les 8 mètres.
- Trois étages, 16 mètres de hauteur maximum.
- Un ou deux côtés bâtis par îlot seulement. Le reste du pourtour restait ouvert, et le cœur de l’îlot recevait jardins et potagers.
- Un grand parc de quatre à huit îlots d’étendue était prévu.
C’est ce dernier point qu’il faut retenir pour comprendre l’Eixample d’aujourd’hui : Cerdà ne dessinait pas des îlots fermés. Il dessinait des îlots ouverts, bas, avec du vert dedans.
Les mots que Cerdà a inventés
En 1867, Cerdà publie à Madrid la Teoría general de la urbanización, en deux volumes. C’est dans ce travail qu’il fonde le vocabulaire : le mot urbanización est de lui, et la discipline qu’il décrit est l’urbanisme comme science.
Deux termes catalans ont voyagé avec le plan. L’Eixample, « extension » en catalan, désigne le quartier gagné sur la plaine : c’est aujourd’hui le district de l’Eixample. Le xamfrà (chaflán en espagnol) désigne le pan coupé lui-même, et non le carrefour : c’est le biseau de l’immeuble qui crée la place, pas l’inverse.
Ce qui a été bâti à la place

Le plan a été suivi dans son tracé et contredit dans son volume. Les quatre côtés des îlots ont été bâtis, les hauteurs ont monté bien au-delà de trois étages, et le cœur des îlots a été rempli.
Rempli par quoi ? Par l’industrie. Ateliers, entreprises et cheminées occupent les intérieurs d’îlot jusque dans les années 1980. Le rêve vert de Cerdà a cédé devant la révolution industrielle et devant la valeur du mètre carré. Le grand parc prévu n’a jamais été tracé.
Comment le damier a avalé les villages
Le plan de Cerdà couvrait la plaine entière, jusqu’au Besòs. Il supposait donc d’absorber des communes qui existaient par elles-mêmes. Cela ne s’est pas fait de bon gré.
Le maire Francesc de Paula Rius i Taulet, qui a dirigé la ville à quatre reprises entre 1858 et 1889, propose l’unification municipale dès 1874. Elle n’aboutit qu’après sa mort : l’État l’accorde en 1897, en échange d’une meilleure perception de l’impôt pour financer la guerre de Cuba.
Le décret royal du 20 avril 1897 agrège six communes : Sants, les Corts de Sarrià, Sant Gervasi de Cassoles, Gràcia, Sant Andreu de Palomar et Sant Martí de Provençals. Les Corts et Gràcia sont donc devenus barcelonais ce jour-là, Gràcia ayant mené l’opposition à l’annexion. Horta suit en 1904, Sarrià en 1921, par un dernier décret qui lui force la main.
L’extension s’est ensuite remplie des œuvres des architectes catalans les plus doués, Gaudí et Puig i Cadafalch au premier rang, et d’entrepreneurs devenus des noms de la ville, comme Louis Moritz.
Les intérieurs d’îlot rouverts au public
À partir des années 1980, la municipalité entreprend de récupérer les cœurs d’îlot occupés par l’industrie. L’opération continue aujourd’hui. Des espaces verts de toutes tailles, souvent dissimulés derrière un porche, se répartissent dans l’Eixample, et la plupart sont ouverts au public. On les retrouve dans notre guide des parcs et jardins de Barcelone.
⚠️ L’organisme qui pilotait ce travail, Proeixample, n’existe plus et son site a disparu : le domaine ne répond plus du tout. Les adresses ci-dessous sont celles que nous avons relevées.
L’illa Torre de les Aigües, la plage de l’Eixample. Roger de Llúria, 56. Des anciennes installations industrielles du quartier subsiste une tour de brique construite en 1867 par Josep Oriol Mestre. Elle abrite un bassin où l’on trempe les pieds à l’ombre des magnolias.
Jardins de la Casa Elizalde. València, 302. La maison bourgeoise est d’Emili Sala, 1888. Elle accueille un centre civique, et une pergola moderne a été ajoutée à l’extérieur.
Jardins del Palau Robert. Passeig de Gràcia, 105. Un jardin de palmiers composé à la fin du XIXe siècle par Ramon Oliva, à deux pas du trafic. Le palais lui-même est d’un architecte français, Henry Grandpierre, achevé en 1903.
Et les autres, par adresse : Jardins de Seminari (Diputació, 231) ; Jardins de Carretera Antiga d’Horta (Alí Bei – Roger de Flor) ; Placeta de Joan Brossa (Rosselló, 191) ; Jardins d’Elena Maseras (Rosselló, 163, consultations externes de l’Hospital Clínic) ; Jardins de Caterina Albert (Rosselló, 381) ; Jardins de Tete Montoliu (Sepúlveda, 88-92) ; Jardins de Mercè Vilaret (Floridablanca, 141) ; Jardins d’Ermessenda de Carcassona (Comte d’Urgell, 145-147) ; Jardins de Càndida Pérez (Comte Borrell, 44) ; Jardins de Carme Biada (Roger de Llúria, 132) ; Jardins de M. Matilde Almendros (Calàbria, 90-92) ; Placeta de María Luz Morales (Comte d’Urgell, 290-296) ; Jardins de Laura Albéniz (Pau Claris, 182) ; Jardins de Constança d’Aragó (Roger de Flor, 194).
Ce que le damier a rendu possible, cent soixante ans plus tard
La trame régulière de Cerdà se prête à des opérations impossibles ailleurs. Fermer neuf îlots au trafic de transit et rendre les rues intérieures aux piétons ne demande aucune démolition : c’est l’idée des superilles, qui a fait le tour du monde et que des villes européennes examinent aujourd’hui.
Le reste suit la même logique. La voiture individuelle recule, la zone à faibles émissions est en place, le vélo et le bus gagnent de l’espace, et le sous-sol se transforme avec la ligne 9 du métro, dont le chantier dure depuis plus de vingt ans. Chaque intervention dans l’Eixample se discute désormais en mètres rendus au piéton.
Pour aller plus loin : le damier se lit sur le terrain dans notre guide de l’Eixample, et si vous envisagez d’y habiter, nous comparons les loyers district par district dans quel quartier vivre à Barcelone.
Sources
- Ajuntament de Barcelona, district de l’Eixample, « Historia » : le concours de 1859, la victoire de Rovira i Trias, le décret annulant la décision municipale, les trois étages et 16 mètres, les un ou deux côtés bâtis, le grand parc prévu.
- Albert Nogueras et Marta Vilageliu, « The Eixample is a Process », Barcelona Metròpolis, 2021 : les 113,3 mètres de côté, les rues de 20 mètres, les pans coupés de 20 mètres à 45 degrés, l’arbre tous les 8 mètres.
- Ildefons Cerdà, Teoría general de la urbanización, y aplicación de sus principios y doctrinas a la reforma y ensanche de Barcelona, Imprenta Española, Madrid, 1867, deux volumes.
- Viquipèdia, « Agregacions municipals de Barcelona » : le décret royal du 20 avril 1897 et ses six communes, Horta en 1904, Sarrià en 1921.
- Photographies : Vivre à Barcelone et anycerda.org, site de l’Any Cerdà, aujourd’hui hors service.
Page publiée en 2010, entièrement révisée le 20 octobre 2026. La révision a corrigé une erreur de fond : nous écrivions que Cerdà avait remporté l’appel d’offres de 1859.




