
Chronique · Vivre à Barcelone
J’ai posé mes valises à Barcelone en 2007. J’y suis resté une dizaine d’années, puis la vie m’a emmené ailleurs. En 2027, j’y reviens — et la ville que je m’apprête à retrouver n’est plus tout à fait celle que j’avais quittée. Plus verte, mieux connectée, mais aussi plus chère et plus fatiguée de son propre succès. Voici, sans nostalgie facile, ce qui a changé.
Une ville qui a repris la rue
Le changement le plus visible se joue au ras du bitume. En 2016, Barcelone a inauguré son premier superilla (« super-îlot ») à Poblenou : quelques rues rendues aux piétons, aux bancs et aux enfants. Sant Antoni a suivi en 2018, puis l’idée est devenue un plan de ville, les eixos verds (axes verts) de l’Eixample, avec l’ambition de libérer une rue sur trois du trafic de transit.
Le vélo, lui, a explosé : le réseau cyclable est passé d’environ 116 km en 2015 à plus de 200 km, et le Bicing s’est électrifié (cap des 8 000 vélos). Depuis 2020, une Zone à Basses Émissions filtre les véhicules les plus polluants en semaine. Et pour rejoindre l’aéroport, plus besoin de taxi : la ligne 9 Sud du métro le dessert depuis février 2016. Sur ce plan-là, la ville de 2026 est objectivement plus agréable à vivre que celle de 2010.
Mais devenue chère, très chère
La contrepartie tient en un mot : le logement. En une dizaine d’années, les loyers ont grimpé d’environ 70 % ; Barcelone est aujourd’hui la ville la plus chère d’Espagne pour se loger. Face à la crise, la Catalogne applique depuis le 16 mars 2024 un plafonnement des loyers dans les « zones tendues » (adossé à la loi nationale de 2023). L’effet existe — les loyers ont légèrement baissé la première année — mais l’offre s’est raréfiée, et trouver un appartement reste le vrai parcours du combattant (j’en parle dans notre guide dans quel quartier vivre et le coût de la vie).
Le reste a suivi. Le menú del día, ce déjeuner à prix fixe qui était l’imbattable bon plan, tourne désormais autour de 14 € (Barcelone, là encore, en tête d’Espagne), après l’inflation de 2022. Je n’ai pas de statistique pour la caña à 2 € que je commandais en 2010 — mais mon portefeuille, lui, a la mémoire longue.
Le tourisme, de la fierté au ras-le-bol
C’est le basculement le plus frappant. Barcelone est passée d’environ 1,7 million de touristes en 1990 à plus de 7 millions dès 2012, jusqu’à près de 13 millions au pic de 2019. Quand je suis arrivé, la ville était fière de son succès. Aujourd’hui, une partie des habitants n’en peut plus : en juillet 2024, des manifestants ont aspergé des touristes au pistolet à eau sur les Ramblas, sous une banderole « Barcelona is not for sale ».
La mairie a durci le ton : la taxe touristique municipale est montée à 5 € par nuit depuis avril 2026 (et doit atteindre 8 € en 2029) ; surtout, le maire Jaume Collboni a annoncé en 2024 la fin de tous les appartements touristiques d’ici 2028 — plus de 10 000 licences qui doivent revenir au logement des habitants. Même les croisières sont rabotées (de 7 à 5 terminaux). La ville essaie, tant bien que mal, de reprendre la main.
Les nouveaux venus (dont moi)
Un autre visage a émergé : celui de la Barcelone « tech ». Le district 22@, à Poblenou, a transformé d’anciennes usines en bureaux, coworkings et start-ups. Depuis 2023 et la loi espagnole sur les start-ups, un visa nomade numérique attire les télétravailleurs du monde entier — accélérant au passage la pression sur les loyers. Je ne peux pas jeter la pierre : revenir m’installer ici, c’est aussi faire partie de ce mouvement. La ville qui m’a séduit attire désormais tout le monde, et c’est précisément le nœud du problème.
Ce que la ville a traversé
Entre mon départ et mon retour, Barcelone a vécu des secousses. L’automne 2017 a été noir : le référendum d’indépendance du 1er octobre et ses images de tension, et surtout, quelques semaines plus tôt, l’attentat des Ramblas du 17 août, qui a fait quatorze morts. Puis le Covid a vidé la ville en 2020 — avant que les terrasses, élargies pour la distanciation, ne finissent par s’installer durablement dans le paysage. Côté politique, l’ère d’Ada Colau (2015-2023) a laissé place au socialiste Jaume Collboni, tandis que la vague indépendantiste, si visible en 2017, a nettement reflué depuis.
Et Gaudí veille toujours
Certaines choses, elles, n’ont pas bougé — ou plutôt, elles ont grandi. En 2026, pour le centenaire de la mort de Gaudí, la Sagrada Família a enfin coiffé sa tour de Jésus-Christ : du haut de ses 172,5 m, elle est devenue la plus haute église du monde. Le chantier éternel touche (presque) à sa fin, un siècle après. Et le reste ? La lumière de janvier, l’odeur de la mer au bout de l’Eixample, le rythme des dîners à 22 h, les plages au bout du métro : intacts.
Alors, mieux ou moins bien ?
Ni l’un ni l’autre, honnêtement. Barcelone est plus respirable, plus cyclable, plus riche — et plus inabordable, plus tendue, plus consciente de ses limites. La ville insouciante de 2007 a mûri, avec ses cicatrices et ses combats. Elle reste magnétique ; elle est juste devenue plus adulte. Et si vous aussi vous revenez après des années, commencez par notre guide pratique : revenir vivre à Barcelone (bonne nouvelle : votre vieux NIE, lui, n’a pas pris une ride).
Photo : Robot8A, via Wikimedia Commons — licence CC BY-SA 4.0.




